UN HIVER RUSSE

AURORA FILM
Un film de Patric Chiha (2026) 

Margarita, Yuri et leurs amis ont fait le difficile choix de fuir la Russie et son FSB pour échapper à une société schizophrène héritée de l’ère soviétique. Ils ont vingt-cinq ans, trente ans, trente-six ans et sont déracinés. Ils ont beau s’être opposés au régime aliénant et dictatorial du Kremlin, en Occident ils demeurent des Russes et sont vus comme tels.

Ils sont un fragment, une minorité infime à comprendre l’avanie du régime russe envers son peuple. Une portion encore moindre à prendre la poudre d’escampette et à quitter la Russie.« J’ai fui la peur » dit Yuri. « Mes ancêtres me l’ont transmise et je ne leur en veux pas. C’est comme ça. » « Une vie en Russie ne peut être bâtie. Alors les gens se désagrègent. 
Je suis parti car je voulais fuir la peur. » Ils arpentent des quartiers non nommés de la banlieue parisienne ; ils sillonnent une campagne non mentionnée et se posent dans l’herbe fraiche où, allongés, ils méditent sourdement sur le sort implacable qui leur est réservé. Apatrides, dissidents sans même l’avoir revendiqué, ils sont écrasés entre les blocs d’une géopolitique mondiale qui n’a que faire d’eux, ils errent.  Alors pour oublier, ils organisent une fête. Une Garden party ou chacun est déguisé, le visage élégamment peinturluré, la tête couronnée d’une coiffe excentrique tout autant qu’esthétique pour un remake new Age du carnaval de Venise. Il y a un côté fellinien dans cette fête où les sourires sont empreints de morosité. On mange par-ci, on boit par-là, et on s’essaye à rire. Faire des vers ? Ils le pourraient mais le cœur n’y est pas. De temps en temps malgré tout fuse une ligne poétique du plus profond apathique de leur désespoir.Car la peur ne disparait pas : elle change de visage. 

Sur un morceau de plage ensoleillé de l’Hellespont, en Turquie, Yuri avoue sa peur, à trente-six ans, de n’être rien d’autre qu’un fantôme perdu dans une société qui le regarde comme une bête étrange et blessée.L’apprentissage du français ? Margarita s’y essaie en visio dans les endroits les plus impromptus, aujourd’hui sur une plage d’Istamboul, hier dans une chambre de Géorgie, demain contre un muret de la banlieue parisienne. 

Mais les mots, comme l’accent, peinent à se graver dans les synapses. L’esprit est ailleurs.Et pourtant on sent à chaque instant leur gaieté naturelle, leur créativité, mais faibles sont les geysers de leurs élans.Et l’on ne peut s’empêcher de penser à l’obsession persévérante et jusqu’auboutiste de Poutine et de sa clique à poursuivre cette guerre ; aux opinions de l’extrême droite et de l’extrême gauche françaises qui pointent sans vouloir le dire la responsabilité de l’Ukraine dans l’agression dont elle est l’objet ; au martèlement de la chaîne d’info d’un vieux milliardaire qui soutient que le gang de Moscou ne cherche rien d’autre qu’une paix durable. Car la question russe, le problème de l’Ukraine, sont loin de faire consensus dans notre pays.Qu’y pouvons-nous ? Ne sommes-nous pas comme Rita, Yuri et leurs amis, impuissants et démunis dans un Occident indifférent à la souffrance des autres, fût-t-elle aux portes de l’UE ?C’est l’hiver en Russie, c’est l’hiver en Ukraine, c’est l’hiver dans nos cœurs et nous avons décidé que nous n’y pouvions rien.Epoque pourrie quand on y songe. Mais… attendez ! Le 21ème siècle ne sera-t-il pas… spirituel (ou ne sera pas) ? Tous orphelins de Malraux !Dans « L’homme révolté », Camus définit le nihilisme d’Etat comme un régime indifférent aux souffrances générées par sa révolution. 

Le crime en vaut la chandelle, dès lors qu’on s’est fixé un avenir salvateur. Et pour sûr, la conquête de l’Ukraine annonce des lendemains qui chantent.La Guerre Froide est loin d’être finie. Mais si, dans l’histoire, le renouveau jaillit toujours de son contraire, alors, n’en doutons pas, quelque chose germera de ce chaos morose. 

Appliquons-y seulement le bon engrais.Yuri et ses amis croisent en France des Ukrainiens. Réfugiés eux aussi. Le lien ne s’établit pas pour autant.Il faudrait pourtant prendre soin d’eux. Mais nos services sociaux sont débordés. On ne peut pas prendre en charge toute la misère du monde. 
Et puis, les choses finiront bien par s’arranger d’elles-mêmes.

Nous sommes tous des nihilistes.